Vivre, boire et jouir à Sancerre.

Je me fous des quenelles, des amours élyséennes, des querelles d’ego qui s’étalent sur les réseaux et les papiers au cri de « moi je, moi je ». Je veux vivre, boire et jouir comme ce matin là, à Sancerre.
Il y a des lieux précieux, des sanctuaires, récipiendaires des bons souvenirs où courir quand le monde devient trop lourd. C’est à Sancerre que mes pas me portent de temps à autre, Sancerre qui porte le rire de mon père et le sourire de ma mère au creux de ses ruelles.alphonse mellot

J’ai en mémoire l’odeur des sièges en cuir où l’on s’asseyait sagement en écoutant le babil rassurant de la voix des parents dans la voiture alors que défilait le paysage. Discrètement, on soufflait sur les vitres pour y dessiner maladroitement du bout du doigt des cœurs, nuages et autres fariboles. C’est cette odeur qui imprégnait mes pensées alors que la voiture accrochait les montées, dans la fébrilité qui précède les retrouvailles, je me retenais de dessiner quelques soleils sur les carreaux.

Parce qu’aller à Sancerre, c’est y monter.
Colline qui domine les alentours, on arrive par le bas. On découvre alors sur ses pentes les rangées bien alignées de ses vignes qui se dévoilent peu à peu comme une femme qui se laisse à voir lentement. C’est ainsi que j’aime Sancerre, dans ses matins d’automne où elle accroche des pans de brumes à ses vignes, quand, coquette, elle commence à farder son paysage de pointes de rouge.

Et puis, il y a Alphonse Mellot. Ou plutôt les alphonses, car depuis 19 générations, les hommes de la maison porte le même prénom, la même passion également.
Ici on entre en Sancerre comme en religion, en laissant ses à priori derrière, en décidant de croire. Seule la vigne compte, conduite sur 45 hectares en biodynamie, on pratique des vendanges manuelles pour préserver les raisins, puis un tri intransigeant grains par grains. Les vinifications sont menées sous la surveillance bienveillante, exigeante, étroite, d’Alphonse junior. Ici, on ne surjoue pas, pas de gestes inutiles, pas d’artifices. Le tri est précis, la conduite de la vigne menée d’une main de fer pour que priment les baies, le bois est là pour magnifier, densifier le vin.
Des cuves magiques, magnifiques, au détour d’un couloir, portés par les lieux, les doigts se surprennent à suivre la pierre blanche comme pour s’imprégner de l’atmosphère.
Sur la table, les raisins sont arrivés, joyaux aux reflets somptueux, légèrement botrytisés pour certains. Tendre la main, attraper quelques baies et sentir le jus sucré, empli de promesse couler en bouche, éclater sur les papilles. Approcher le bonheur.sauvignon alphonse mellot
Là, au milieu de la frénésie, de l’urgence pour que ne s’oxydent pas les grappes, des caisses qui arrivent, des mains qui se pressent, dans le brouhaha des tables de tri, du pressoir, là, juste là, s’offrir un moment de volupté et déguster les différentes cuvées.mellot bettane
En 2012, la Moussière tout d’abord sur le fruit, un Sancerre plein de joie qui dévoile des notes de pêches, de chèvrefeuille avec en finale des pointes de poivre blanc.
Satellite ensuite qui propose toute sa rectitude. Du fruit très mûr, sur le coing s’étale sur des notes d’agrumes, mais toujours en filigrane la note minérale,les cailloux chauffés au soleil de l’été et la finale légèrement iodée comme une envie d’y revenir, de replonger encore le nez, la bouche dans le verre.
Puis les Romains, parcelle sur silex qui donne un vin tranchant, épuré, les notes citronnées s’enrichissent de la puissance minérale et fendent la bouche comme un trait vif. Frais et puissant à la fois, les Romains c’est un vin qui trousse les papilles, un hussard qui prolongerait sa venue et laisserait sa marque.alphonse mellot2
A découvrir également, Edmond, l’expérience des vieilles vignes offre un vin dense, riche, complexe. Il y a des accents chablisiens dans ce Sancerrois, la bouche offre des notes de citron vert, de poivre, de vanille bourbon. Elle est longue, onctueuse. Je crois même qu’il y avait le violoncelle de Rostropovitch dans ses méandres voluptueux. La simplicité de la perfection, comme une évidence au verre.
Génération XIX, c’est la marque de la nouvelle génération. Un vin élégant qui dévoile un bel équilibre entre miel et fleurs blanches, derrière arrive les notes fraîches et profondes des petits champignons des prés, de l’herbe fraîchement coupée, de la cire d’abeille.generation XIX

Il n’y a pas de jouissance sans partage.
C’est ce que donnait là, junior et sa soeur, Emmanuelle.
A la manière des berrichons, pudiques et généreux, sans trop de mots, juste des bouteilles, des verres à partager, des vignes à montrer, les siennes, celles de ceux que l’on aime comme chez Gérard Boulay et ses superbes Mont Damnés.gerard boulay

Il n’y a pas de bonheur complet sans rouge. Couleur de vie, Génération XIX c’est la transmutation du Pinot Noir. Profond, riche avec en bouche toujours cette vivacité, c’est une jouissance qui éclate en bouche, le fruit, la puissance maitrisée, qui se retient, les touches raffinées  du poivre rose sur les fruits noirs et la longueur, toujours, encore…

Il n’y pas de passage à Sancerre, sans s’arrêter à Chavignol.
Il y a quelques temps déjà qu’a disparu le petit distributeur automatique au  début du village où pour une pièce de 10 francs le bonheur chavignol était à portée. Reste cependant toujours le bistrot, plusieurs fois repris, mais dont l’esprit et les nappes à carreaux rouge et blanche perdurent, les chèvres sont somptueux et la carte des vins à tomber. Posée sur des chaises en bois, j’entends encore le rire tonitruant de mon père se répercuter sur le carrelage ancien. Ce jour-là, c’est un Clos Rougeard, les Poyeux 2000 puis 2003 qui ont accompagnés nos discussions. S’asseoir, boire et repenser le monde entre deux verres, deux sourires…clos rougeard

S’apercevoir que le temps n’est pas un ennemi mais un cadeau; celui de se faire des souvenirs. Encore.

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4 réponses à Vivre, boire et jouir à Sancerre.

  1. denis garret dit :

    Tres beau texte! Merci beaucoup..juste peux etre parler des paysages du haut de la Tour du Fief et des jardins qui regardent au loin la Loire, Menetreol et Saint Andelain..Panorama splendide!..Vive Sancerre..

  2. Très chouette article que l’on s’est empressé de partager sur nos réseaux sociaux en ce jour de Saint-Vincent ! Merci Louise ;-)

  3. Très belle article !
    Ma fille habite Mehun sur Yèvre et cet article va m’encourager à faire une escapade à Sancerre lors de mon prochain séjour dans le Berry.

  4. vins de loire dit :

    on a tous le même point de vu pour cette article ! ce jardin m’éblouira toujours ! merci Loise , lequel de ces vins me proposeras tu pour une escapade ?

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